Unframed Collection est partenaire de NUMIX Lab, un événement itinérant européen dédié à la création numérique, conçu comme un espace de dialogue entre professionnels du secteur et institutions culturelles. La 6e édition, organisée en 2025, a réuni 459 participants venus du monde entier pour découvrir 16 lieux répartis entre Budapest, Veszprém, Vienne et Linz, et favoriser des collaborations structurantes autour des pratiques culturelles immersives.
À cette occasion, nous avons rencontré Laetitia Bochud, directrice et productrice chez Narrative, et figure clé de l’écosystème immersif suisse à travers son engagement de longue date au sein de Virtual Switzerland.
Dans cet entretien, elle revient sur la structuration progressive de la XR en Suisse, sur l’importance du maillage entre les différents acteurs, et sur une approche exigeante de l’immersion, ancrée dans la narration et l’engagement des publics.
Ce que nous avons développé, c’est avant tout du maillage. Mettre en relation les bonnes personnes, avec les bons projets. Cela peut sembler simple, mais cela demande une connaissance fine des compétences, des dynamiques et des complémentarités.
— Laetitia Bochud
Pour commencer, pourriez-vous présenter brièvement Virtual Switzerland et Narrative Studio, et expliquer votre rôle au sein de chacune de ces organisations ?
Laetitia Bochud. – Virtual Switzerland est née comme une initiative nationale unique en Suisse, soutenue par Innosuisse, avec l’objectif de promouvoir les technologies immersives à travers tous les secteurs. À l’origine, il s’agissait vraiment de “research-based innovation” : créer des ponts entre la recherche et des applications concrètes dans la société.
Très vite, des studios, des artistes et des créateurs qui n’étaient pas issus du gaming — pourtant déjà structuré — sont venus vers nous. Toute une scène culturelle, narrative, parfois non interactive, n’était pas représentée. On a donc accompagné cette émergence.
Aujourd’hui, près de dix ans plus tard, on réalise à quel point ces technologies mettent du temps à s’installer. Après une première “hype”, puis la vague du métavers, et aujourd’hui celle de l’IA, les usages commencent seulement à se structurer réellement.
En parallèle, j’ai poursuivi le développement de Virtual Switzerland de manière indépendante, ce qui m’a amenée à rejoindre Narrative.
Narrative est une business unit de Point Prod Actua, une des principales sociétés de production audiovisuelle en Suisse romande. L’entité existait déjà, notamment pour répondre à des demandes muséales et scénographiques, mais sans une structuration immersive aussi affirmée.
Aujourd’hui, nous codirigeons le studio avec des profils complémentaires — scénographie, publicité, immersion — ce qui nous permet de croiser les approches et d’être particulièrement exigeants sur les rendus.
Virtual Switzerland est devenu un pôle central de l’innovation XR en Suisse. Comment décririez-vous aujourd’hui sa mission, et quel impact l’organisation a-t-elle eu sur l’écosystème immersif suisse depuis que vous en avez pris la direction en 2017 ?
L. B. – Ce que nous avons développé, c’est avant tout du maillage.
Mettre en relation les bonnes personnes, avec les bons projets. Cela peut sembler simple, mais cela demande une connaissance fine des compétences, des dynamiques et des complémentarités.
J’ai beaucoup travaillé sur la création de consortiums, entre acteurs académiques, industriels et créatifs. C’est un travail essentiel, mais peu visible.
Nous avons également joué un rôle de sensibilisation auprès des institutions. Par exemple, nous avons été invités à présenter les technologies immersives devant le parlement suisse, en montrant des projets d’artistes pour illustrer leur diversité.
Il reste encore beaucoup de méconnaissance. L’immersif est souvent réduit au gaming, alors qu’il est en réalité très proche du cinéma, du documentaire ou de l’animation.
Virtual Switzerland soutient fréquemment des projets immersifs émergents et favorise la collaboration entre le milieu académique, l’industrie et la culture. Quels types de projets ou d’initiatives XR voyez-vous émerger le plus fortement en Suisse à l’heure actuelle ?
L. B. – On observe une forte émergence de projets liés au patrimoine et à l’histoire.
Beaucoup d’acteurs viennent avec des sites, des récits, des vestiges à valoriser ou à reconstituer. L’immersion devient un outil de transmission.
Il y a également un enjeu fort d’internationalisation. En Suisse, on ne peut pas rester à une échelle locale. Il faut travailler en réseau, créer des collaborations au-delà des frontières.
En tant que co-directrice de Narrative Studio, vous travaillez directement avec des musées et des institutions culturelles. Pourriez-vous nous expliquer l’approche du studio dans la création de récits immersifs et la manière dont vous intégrez la technologie aux objectifs curatoriaux ou éducatifs ?
L. B. – Notre approche est très pragmatique. On commence toujours par se demander : à qui parle-t-on, et qu’est-ce qu’on veut transmettre ?
On construit des expériences adaptées à différents publics, avec plusieurs niveaux de lecture. Un enfant, un adolescent ou un adulte ne vont pas appréhender un contenu de la même manière.
L’immersion n’est pas une finalité. Elle peut être technologique, mais aussi sonore, scénographique ou sensorielle. Ce qui nous importe, c’est la cohérence du récit et la capacité à créer une expérience mémorable. On veut que les visiteurs repartent avec quelque chose.
Avec votre double perspective — soutien au réseau XR national et production de projets au sein de Narrative Studio — quels vous semblent être aujourd’hui les principaux défis auxquels les créateurs sont confrontés lorsqu’ils développent des expériences XR culturelles ou artistiques ?
L. B. – Le principal défi reste le financement. En Suisse, contrairement à certaines idées reçues, les ressources ne sont pas si accessibles, notamment parce que les technologies immersives ne sont pas encore pleinement reconnues comme faisant partie du champ audiovisuel.
Il y a également un manque de compréhension à tous les niveaux. Beaucoup de décideurs ne savent pas réellement ce qu’est l’immersif, ni comment l’intégrer.
Cela entraîne parfois des choix peu adaptés, ou un recours à des acteurs étrangers faute de connaissance du tissu local. Il y a donc un vrai travail de sensibilisation et de reconnaissance à poursuivre.
Pour l’avenir, quelles directions ou quels formats pensez-vous voir émerger dans le domaine du storytelling immersif en Suisse ? Y a-t-il des opportunités particulières que vous identifiez pour les musées, les sites patrimoniaux ou les organisations culturelles ?
L. B. – Il y a énormément d’opportunités. Le patrimoine, les récits locaux, les identités culturelles offrent un terrain très riche pour l’immersion. Personnellement, je suis très sensible à ces dimensions, à ces formes narratives ancrées dans des territoires.
Mais l’enjeu est aussi de s’ouvrir à l’international, de continuer à explorer, à collaborer, à confronter les pratiques. C’est en circulant et en échangeant que l’on fait évoluer ces formes.
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