Des concerts augmentés aux opéras immersifs, des expériences interactives aux créations spatialisées, de plus en plus de compositeurs investissent la réalité virtuelle. Non comme un simple outil technologique, mais comme un nouvel espace d’écriture, de perception et d’expérimentation.
Lorsque Billie Eilish annonce collaborer avec James Cameron pour imaginer une captation immersive de ses concerts, l’information semble d’abord relever d’une ingénierie technique. Pourtant, derrière cette rencontre entre une artiste pop mondiale et l’un des cinéastes les plus innovants de sa génération se dessine une question plus profonde : que peut apporter l’immersion à l’expérience musicale ?
Par de nombreux aspects, la musique a cherché à dépasser le seul registre de l’écoute. L’opéra, les spectacles multimédias, les scénographies de concert ou les clips musicaux témoignent tous d’un même désir : donner une forme visible à ce qui, par nature, demeure invisible.
La réalité virtuelle prolonge cette histoire. Mais elle introduit également une rupture. Pour la première fois, le spectateur peut non seulement observer ou écouter une œuvre, mais également entrer à l’intérieur de celle-ci : traverser un univers sonore, manipuler une composition, partager le point de vue d’un interprète ou se laisser guider par une partition qui devient espace.
À travers des projets aussi différents que Playing with Fire, Ça vous dérange ?, In Pursuit of Repetitive Beats, From Dust, Insider-Outsider, The Eye and I, Silence(s), paysages du vide ou Les Métamorphoses de Guernica une même intuition semble émerger : la réalité virtuelle permet de rapprocher le public des gestes mêmes de la création musicale.

Au-delà du concert – interprétation et geste du musicien
Le concert est une forme paradoxale. Toute son intensité repose sur quelque chose d’invisible.
Le public entend une interprétation sans jamais accéder complètement à ce qui la produit : les images mentales du musicien, sa lecture de l’œuvre, les émotions qui traversent son geste ou les intentions qu’il cherche à transmettre.
C’est précisément cet espace intime que Playing with Fire, imaginé autour de la pianiste Yuja Wang par la Philharmonie de Paris, tente d’explorer. L’œuvre étend l’expérience du concert et propose de pénétrer dans l’univers sensible de l’interprète, moins pour illustrer la musique que pour donner forme à une lecture personnelle, prolonger visuellement l’interprétation. Une même optique de rendre perceptible l’univers intérieur des artistes se retrouve également dans DeLaurentis Immersive, actuellement présenté à la Cité des sciences et de l’industrie. Inspirée de l’album Musicalism, l’expérience VR invite le visiteur à traverser une succession de paysages oniriques où textures lumineuses et architectures sonores composent une véritable cartographie sensible.

Cette tentative de rendre visible l’invisible s’inscrit dans une longue histoire des correspondances entre les arts liés par l’expression et la composition : Kandinsky cherchait déjà dans la peinture l’équivalent des harmonies musicales. Aujourd’hui, les technologies immersives permettent non seulement de représenter ces correspondances mais de les habiter.

Dans Ça vous dérange ?, conçu par Julien Masmondet et l’Ensemble Les Apaches !, c’est une autre dimension du concert qui est interrogée. Le spectateur n’est plus assis face à un orchestre distant : il évolue à l’intérieur même de l’expérience musicale. Placé au plus près des interprètes, il découvre des détails, des gestes, des regards qui échappent habituellement à la scène. Les images illustrent la musique, elles prolongent son pouvoir évocateur, dans une œuvre qui invite autant à écouter la nature et la ruralité qu’à les regarder.
Cette immersion au cœur de l’orchestre est également au centre des créations en réalité virtuelle développées par l’Insula Orchestra – orchestre en résidence à la Seine Musicale, sous la direction de Laurence Equilbey. Des expériences comme Mozart 360, Beethoven 360 (réalisées par Ivan Maucuit) ou Archi Beethoven (réalisé par Philippe Monerris) placent le spectateur parmi les musiciens, transformant l’écoute en une expérience spatiale et sensible où l’image accompagne la musique sans jamais s’y substituer.
« La dimension visuelle apporte beaucoup à la compréhension auditive. La plupart des projets portés par les Apaches s’enrichissent d’éléments visuels dans ce but-là. Je crois que l’art a compris que dans les sons de la nature, il y avait aussi une matière. Montrer l’organisation d’un ensemble musical, d’un orchestre, c’est aussi proposer une métaphore de la société qui invite à une réflexion sur le vivre ensemble.
Pour qu’un orchestre fonctionne bien, il faut que les musicien.ne.s s’écoutent au maximum. Montrer le travail des musicien.ne.s permet aussi de comprendre comment les compositeur.trice.s utilisent les instruments, les détournent, pour composer de nouvelles sonorités. »
– Julien Masmondet
Les sens en correspondance – la synesthésie pour excéder le réel
« Comme de longs échos qui de loin se confondent …
Les parfums, les couleurs et les sons se répondent. »
– « Correspondances », Les Fleurs du Mal, Charles Baudelaire
La réalité virtuelle retrouve quelque chose de cette intuition où l’image et le son n’y sont plus deux éléments distincts et construisent ensemble un espace, une présence qui touche le réel et plus encore l’excède.
Dans In Pursuit of Repetitive Beats, Darren Emerson reconstitue les raves britanniques de la fin des années 1980 et cherche à retrouver ce qu’elles avaient d’insaisissable dans leur énergie collective, leur rapport au temps et leur manière d’habiter l’espace et la nuit.
La musique électronique joue ici un rôle fondamental, ne servant pas de commentaire au récit mais en constituant la matière même. Les images donnent un contexte, mais c’est le son qui produit la sensation de présence. Ensemble, ils recréent moins une époque qu’un état de mémoire, y compris pour ceux qui ne l’ont pas connu.
Cette capacité à faire surgir un ailleurs trouve un autre prolongement dans From Dust du compositeur et metteur en scène Michel van der Aa. Si l’opéra est souvent décrit comme un art total, c’est parce qu’il repose depuis ses origines sur la rencontre de plusieurs langages : musique, texte, scénographie, lumière, interprétation, parfois danse. Avec From Dust, Michel van der Aa semble prolonger cette ambition dans le champ immersif. L’œuvre ne juxtapose pas les disciplines mais cherche à les faire fusionner dans une même expérience perceptive, la réalité virtuelle constituant alors moins un dispositif technologique qu’un nouvel espace scénique.
À l’intérieur de la musique pour comprendre la composition
La réalité virtuelle ne permet pas seulement d’écouter autrement. Elle permet parfois de comprendre comment la musique se construit. C’est l’une des propositions les plus singulières d‘Insider-Outsider, imaginé par Philippe Cohen Solal à partir de l’univers visuel et littéraire d’Henry Darger.
L’œuvre elle-même est déjà une forme de rencontre entre plusieurs langages : les dessins de Darger, son immense récit épique Les Royaumes de l’irréel, les paroles chansons qu’il y intègre, la création musicale de Cohen Solal et l’environnement immersif.

Mais l’expérience ne s’arrête pas à cette hybridation des formes. Au fil du parcours, le visiteur active progressivement différents instruments, découvre les couches qui composent une mélodie ou modifie certains éléments sonores par ses gestes, de sorte que la musique cesse d’être un objet fini pour devenir un processus que l’on peut observer et influencer.
« Ce qu’on arrive à faire dans cette expérience virtuelle musicale interactive, c’est justement interagir, se sentir un peu musicien, un peu peintre et s’évader. »
– Philippe Cohen Solal
La formule résume sans doute l’une des promesses les plus stimulantes de la réalité virtuelle appliquée à la musique. Il ne s’agit pas de transformer le public en compositeur; mais de lui permettre d’éprouver, même brièvement, certains mécanismes de la création. Faute de jouer de la musique, nous jouons avec elle, faisant de l’écoute une expérience active où le corps intervient dans la perception
Aux frontières de l’écoute et de l’expérience musicale
Pour d’autres artistes, la réalité virtuelle est avant tout un laboratoire. Jean-Michel Jarre appartient à cette catégorie de créateurs qui ont toujours considéré la technologie comme un outil de renouvellement du langage artistique plutôt que comme une fin en soi. Avec The Eye and I, il poursuit cette exploration en imaginant une œuvre expérimentale où la VR devient un espace pour tester d’autres manières de percevoir le son, l’image et leur articulation.
Cette même curiosité anime Silence(s), paysages du vide, développé par Akousthea. Le projet part d’une question contradictoire : peut-on écouter le silence ? En invitant le spectateur à porter attention à des phénomènes habituellement imperceptibles, l’œuvre rappelle que l’écoute n’est jamais une simple réception, mais une manière d’habiter le monde.

Composer l’espace et dans l’espace
Même lorsque la musique n’est pas le sujet principal d’une expérience immersive, elle en demeure souvent l’une des composantes essentielles.
Composer pour la réalité virtuelle implique de renoncer à l’un des principes fondamentaux du cinéma : le cadre. Dans un film, le réalisateur décide de ce qui est vu alors que dans une expérience immersive, le visiteur peut regarder partout. Le son devient alors un outil d’orientation autant qu’un outil d’émotion.
Comme le souligne le réalisateur Nicolas Thépot à propos des Métamorphoses de Guernica, dont la musique originale a été composée par Rémi Boubal :
« Dans le média VR, le son prend énormément de place et est un indice de plein de choses, qui racontent le hors champ, qui nous invitent à nous retourner, à découvrir les espaces sous tous les angles. »
– Nicolas Thépot
– Nicolas Thépot
Cette évolution transforme profondément le travail des compositeurs. Ils ne construisent plus seulement une progression musicale ; ils organisent une circulation dans l’espace.
Les créations développées actuellement autour du Fabuleux voyage de Charles Darwin par Jérôme Baur et Côme Jalibert illustrent elles aussi cette mutation. Le recours au son binaural, à l’ambisonie ou à d’autres techniques de spatialisation oblige à penser la composition autrement, à écrire dans le temps mais également dans l’espace.
Cette évolution, Jérôme Baur l’évoquait déjà à propos de sa première création immersive, Archi VR – La Villa Savoye :
« Après trente ans à composer pour l’image, cette première création pour la VR m’a fait entrevoir une approche différente ainsi que d’autres possibilités techniques au service du récit. »
La formule résume bien l’enjeu : composer pour la réalité virtuelle ne consiste pas simplement à déplacer des outils existants vers un nouveau support. Il convient d’apprendre à écrire pour un spectateur libre de ses mouvements, dont le regard n’est plus guidé par le montage mais par l’ensemble des éléments qui composent l’expérience.


