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Rencontre avec Alicia Baudry | Château de Versailles

Unframed Collection est partenaire de NUMIX Lab, un événement itinérant européen dédié à la création numérique, conçu comme un espace de dialogue professionnels du secteur et institutions culturelles. La 6e édition, organisée en 2025, a réuni 459 participants venus du monde entier pour découvrir 16 lieux répartis entre Budapest, Veszprém, Vienne et Linz, et favoriser des collaborations structurantes autour des pratiques culturelles immersives.

À cette occasion, nous avons rencontré Alicia Baudry, chef de projet numérique au Château de Versailles. Institution patrimoniale parmi les plus visitées au monde, Versailles est aujourd’hui engagé dans une réflexion active sur le renouvellement de ses formats de médiation. Entre respect d’un site historique exceptionnel et volonté d’innover, l’établissement développe des projets web, immersifs et interactifs visant à enrichir l’expérience des publics et à renforcer l’appropriation du récit historique.

Dans cet entretien, Alicia Baudry revient sur les enjeux spécifiques d’intégration du numérique au sein d’une institution patrimoniale de cette ampleur et sur la manière dont peuvent s’articuler narration et  interactivité, conservation et innovation pour rendre l’histoire plus vivante, plus engageante et plus mémorable.

 

Les gens viennent, ils sont émerveillés – et c’est déjà formidable. Mais que retiennent-ils réellement ? Quelle expérience ont-ils vécue ? Qu’ont-ils compris, ressenti, mémorisé ? À mon sens, les projets numériques permettent de répondre à cette question en incluant davantage le visiteur – i.e. par l’immersif –, en lui faisant vivre une histoire – i.e. par le narratif – et en lui permettant d’interagir avec cette histoire – i.e. par l’interactif.

– Alicia Baudry

© Château de Versailles
Pour commencer, est-ce que vous pouvez vous présenter, dire quel est votre rôle au sein du Château de Versailles et comment vous contribuez aux projets numériques, innovants ou immersifs de l’institution ?

Alicia Baudry – Je m’appelle Alicia Baudry. Je suis chef de projet numérique au Château de Versailles depuis quatre ans et je pilote principalement les projets web et immersifs de l’établissement. Versailles est l’un des monuments les plus visités au monde et en France,  notre dernier record avoisine les 8 à 9 millions de visiteurs.

Dans ce contexte, notre enjeu est clair : proposer une médiation qui s’éloigne légèrement de notre classicisme – qui fait aussi notre identité – pour aller vers des formats plus immersifs, plus interactifs, plus narratifs. L’idée est d’emmener les visiteurs là où ils ne s’attendent pas forcément à aller, et de renouveler leur manière d’entrer dans l’histoire.

Le Château de Versailles explore depuis plusieurs années de nouveaux formats de médiation – applications, dispositifs interactifs, contenus audiovisuels, expériences augmentées. Comment ces outils influencent-ils la manière dont les visiteurs découvrent le patrimoine que vous présentez ?

A. B. – Versailles est un lieu extrêmement classique, avec un contenu tout aussi classique : l’histoire de France dans ce qu’elle a de plus emblématique. Le risque, dans un tel cadre, est d’ennuyer ou de lasser, même si le site reste esthétiquement spectaculaire et attire naturellement les visiteurs.

Les gens viennent, ils sont émerveillés – et c’est déjà formidable. Mais que retiennent-ils réellement ? Quelle expérience ont-ils vécue ? Qu’ont-ils compris, ressenti, mémorisé ? À mon sens, les projets numériques permettent de répondre à cette question en incluant davantage le visiteur – autrement dit par l’immersif –, en lui faisant vivre une histoire – autrement dit par le narratif – et en lui permettant d’interagir avec cette histoire – autrement dit par l’interactif.

Versailles est à la fois un lieu historique et un terrain d’innovation culturelle. Pouvez-vous nous parler de quelques projets numériques ou immersifs que vous avez récemment développés ou accompagnés, et des objectifs que vous poursuiviez ?

A. B. – Un projet récent sur lequel j’ai particulièrement travaillé est une expérience de réalité virtuelle menée avec Gédéon Programme, Small Creative et HTC Vive, intitulée Les Jardins disparus du Roi Soleil.

Il s’agit d’une expérience immersive dans laquelle les visiteurs, debout et en déplacement, découvrent trois lieux aujourd’hui disparus des jardins de Versailles à l’époque de Louis XIV. On explore d’abord la Ménagerie – une sorte de zoo avec des animaux exotiques – avec lesquels il est possible d’interagir. L’aspect ludique fonctionne particulièrement bien, notamment auprès des enfants. Puis vient le Labyrinthe, dont le défi consiste à s’en échapper : une dimension de jeu qui engage immédiatement le visiteur. Enfin, la Grotte de Thétis, sans doute la partie la plus poétique de l’expérience. Construite à l’origine sous un réservoir alimentant les fontaines, elle fut détruite pour laisser place à une nouvelle aile du château.

Tout au long de l’expérience, le Nôtre guide le visiteur et explique sa vision des jardins, le jeu des perspectives, les effets de surprise. C’est un exemple réussi d’expérience à la fois poétique et pédagogique : on en ressort avec une émotion et une compréhension renouvelée.

© GEDEON Experiences – Small Creative — VIVE Arts – Château de Versailles
Pour une institution patrimoniale de cette ampleur, quelles sont, de votre point de vue, les principales difficultés lorsqu’il s’agit d’intégrer des technologies immersives ou interactives ?

A. B. – Le premier enjeu est celui des flux. Accueillir autant de visiteurs est une chance, mais cela impose une organisation extrêmement rigoureuse. On ne peut pas se permettre que les visiteurs restent immobiles dix ou quinze minutes dans une pièce emblématique du parcours classique. Les expériences immersives demandent du temps. Or le parcours historique impose une circulation constante. C’est pourquoi nous pensons qu’il est nécessaire de disposer de salles dédiées aux expériences immersives – qu’il s’agisse de VR ou d’autres dispositifs – plutôt que de les intégrer au parcours traditionnel.

Le second enjeu concerne la conservation. Nous intervenons dans un monument historique qu’il faut préserver à tout prix. Installer des dispositifs techniques dans un château vieux de plusieurs siècles soulève des contraintes importantes. Chaque solution doit être pensée avec une attention particulière au respect du site. Cela demande plus de réflexion, mais des solutions existent toujours.

Selon vous, quelles sont les pistes les plus prometteuses pour l’avenir du numérique au Château de Versailles ?

A. B. – L’immersion d’une part constitue un levier extrêmement puissant pour la médiation. Elle permet de transformer la relation au patrimoine de manière assez magique.

L’intelligence artificielle, d’autre part, représente également une piste très prometteuse. Elle peut intervenir dans la gestion des collections, dans leur présentation, mais aussi dans la médiation. Nous avons récemment mené un projet avec Simona, basé sur l’IA, qui permet aux visiteurs de scanner un QR code et d’interagir avec une statue. On voit les visiteurs s’arrêter, dialoguer, s’engager. Cela fonctionne très bien.

Je pense que l’avenir du numérique à Versailles repose sur cette double dynamique : immersion et intelligence artificielle, au service d’une expérience plus engageante et plus mémorable.

Louise Coulet, Unframed Collection:
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