Unframed Collection est partenaire de NUMIX Lab, un événement itinérant européen dédié à la création numérique, conçu comme un espace de dialogue professionnels du secteur et institutions culturelles. La 6e édition, organisée en 2025, a réuni 459 participants venus du monde entier pour découvrir 16 lieux répartis entre Budapest, Veszprém, Vienne et Linz, et favoriser des collaborations structurantes autour des pratiques culturelles immersives.
À cette occasion, nous avons rencontré Eva Fischer, curatrice et directrice du CIVA Festival, le festival du Belvedere consacré à l’art digital et à la création numérique. Lancé initialement comme une initiative entièrement en ligne pendant les premiers confinements, CIVA s’est depuis transformé en une plateforme hybride réunissant artistes, scientifiques, technologues et publics autour d’une réflexion critique sur les technologies émergentes. Développé en collaboration avec le Belvedere Museum et Belvedere 21 à Vienne, le festival explore la manière dont l’innovation technologique – de la XR à l’intelligence artificielle en passant par la science quantique – transforme les pratiques artistiques et les récits sociaux. À travers expositions, performances, jeux et projets artistiques, CIVA interroge la relation complexe entre technologie et société.
Dans cet entretien, Eva Fischer revient sur les origines hybrides du festival, sur les défis curatoriaux liés à la présentation de technologies immersives dans ce cadre spécifique, et sur l’importance du dialogue interdisciplinaire entre art, science et technologie pour nourrir les débats culturels contemporains.
« Ce que j’aime dans l’art, c’est la liberté qu’il offre. Les artistes peuvent aborder des sujets complexes de manière critique sans devoir nécessairement apporter des solutions immédiates. Ils peuvent spéculer, imaginer des futurs alternatifs et parfois même proposer des visions utopiques. Dans le débat sociétal autour du développement technologique, cette dimension spéculative est extrêmement précieuse : elle ouvre de nouvelles façons de penser l’avenir. »
— Eva Fischer
CIVA, en tant que festival du Belvedere consacré à à la créativité numérique, présente régulièrement des œuvres audiovisuelles et interactives expérimentales. Comment décririez-vous l’ADN et la direction artistique de CIVA ?
Eva Fischer – CIVA a commencé il y a cinq ans comme un projet entièrement virtuel et en ligne, pendant l’un des premiers confinements. C’était une période très intéressante, car elle nous a permis d’expérimenter les espaces virtuels ainsi que de repenser la manière d’intégrer à notre programmation des environnements numériques et de réunir les publics à distance.
Aujourd’hui nous sommes revenus dans des espaces physiques, ce qui est formidable. Mais nous restons profondément intéressés par les formats hybrides, car ils nous permettent de maintenir une dimension internationale. Par exemple, nous intégrons des jeux en ligne et d’autres formes d’interactions numériques dans le festival. L’interaction est vraiment au cœur de notre démarche.
CIVA embrasse également une grande diversité de médiums. Le festival présente des œuvres audiovisuelles, des performances immersives, des expériences liées au jeu vidéo, mais aussi des pratiques sculpturales issues parfois de technologies comme l’impression 3D. Nous cherchons à explorer différentes formes artistiques et à comprendre comment elles dialoguent avec les évolutions technologiques.
Chaque édition s’organise également autour de thématiques spécifiques. L’an dernier, nous nous sommes intéressés à l’intelligence artificielle, non seulement en tant que technologie, mais aussi en interrogeant notre conception même de l’intelligence. Cette année, nous nous concentrons sur la science et les technologies quantiques, un thème particulièrement pertinent à l’occasion du centenaire de la science quantique.
Plus largement, notre programme accorde une place importante à la spéculation. Nous invitons artistes et scientifiques à dialoguer et à imaginer des futurs possibles. Pour moi, les discussions interdisciplinaires qui émergent de ces rencontres sont l’un des aspects les plus passionnants du festival.
Lorsque vous introduisez des formats numériques ou immersifs, quels sont les principaux défis — qu’ils soient curatoriaux, technologiques ou liés aux attentes des publics ?
E.F. – Lorsqu’on travaille avec des technologies immersives ou de nouveaux formats technologiques, les défis sont souvent très pratiques.
Par exemple, la maintenance et la gestion technique sont des aspects essentiels lorsqu’on présente des œuvres XR ou VR. Ces technologies nécessitent des infrastructures spécifiques et une planification minutieuse en fonction des formats et des espaces d’exposition.
Au Belvedere, il faut aussi prendre en compte le contexte d’un grand musée qui accueille plus de deux millions de visiteurs par an. Garantir que chacun puisse expérimenter ces œuvres dans des conditions sûres et confortables est un enjeu important.
Mais il existe également des défis plus conceptuels. Les technologies évoluent extrêmement vite — XR, intelligence artificielle, technologies quantiques — et toutes progressent simultanément. Le rythme de l’innovation peut parfois sembler vertigineux.
Lorsque je discute avec des artistes ou des collègues, j’ai parfois le sentiment qu’il peut y avoir une forme de fatigue liée au fait de devoir constamment rester à la pointe. En tant que curatrice et directrice de festival, naviguer dans cet environnement technologique en mutation permanente est à la fois fascinant et exigeant.
Un autre défi important concerne l’accessibilité. Lorsque l’on rassemble des publics de générations différentes et avec des niveaux de culture technologique variés, il est essentiel de créer des espaces de discussion ouverts et compréhensibles pour le plus grand nombre.
En regardant vers l’avenir, quelles pratiques émergentes de la culture numérique et immersive pourraient, selon vous, façonner le futur du Belvedere et du festival CIVA ?
E.F. – Pour l’avenir de CIVA, il restera essentiel de penser de manière interdisciplinaire.
Notre objectif est de construire des ponts non seulement entre l’art et la technologie, mais aussi avec la science et l’écologie, qui sont aujourd’hui des enjeux majeurs. Réunir des personnes issues de disciplines différentes constitue l’une des ambitions centrales du festival.
Ce que j’aime profondément dans l’art, c’est la liberté qu’il offre. Les artistes peuvent aborder des sujets complexes de manière critique sans devoir nécessairement apporter des solutions immédiates. Ils peuvent spéculer, imaginer des futurs alternatifs et parfois proposer des visions utopiques.
Dans le débat sociétal autour du développement technologique, cette dimension spéculative est extrêmement précieuse : elle ouvre de nouvelles façons de penser l’avenir.
Et c’est précisément dans cette direction que j’espère voir évoluer CIVA dans les années à venir.