Unframed Collection est partenaire de NUMIX Lab, un événement itinérant européen dédié à la création numérique, conçu comme un espace de dialogue professionnels du secteur et institutions culturelles. La 6e édition, organisée en 2025, a réuni 459 participants venus du monde entier pour découvrir 16 lieux répartis entre Budapest, Veszprém, Vienne et Linz, et favoriser des collaborations structurantes autour des pratiques culturelles immersives.
À cette occasion, nous avons rencontré Christelle Havranek, Chief Curator de la Kunsthalle Praha, centre d’art moderne et contemporain ouvert en 2022 au cœur de Prague, dans une ancienne centrale électrique reconvertie. Nourrie par cet héritage architectural et par une réflexion curatoriale attentive aux mutations technologiques et artistiques, la Kunsthalle Praha développe une approche muséale innovante, tout en maintenant un dialogue étroit avec les pratiques plus classiques de l’art contemporain.
Dans cet entretien, Christelle Havranek revient sur les orientations fondatrices de l’institution, la place des outils numériques dans les dispositifs de médiation, ainsi que sur les enjeux curatoriaux posés aujourd’hui par les projets immersifs.
La question fondamentale reste : que raconte-t-on ? L’immersion est un outil narratif, pas un objet ludique qui procure une émotion passagère. Ces projets doivent apporter quelque chose, à la fois sur le plan émotionnel et intellectuel. L’équilibre entre la forme et le contenu est donc primordial. Et, dans tous les cas, l’artiste demeure le point de départ de toute démarche immersive.
Christelle Havranek

La Kunsthalle Praha se distingue par des dispositifs immersifs, des expositions XR et des approches muséales innovantes. Pourriez-vous présenter ces différents formats et la manière dont ils s’intègrent à la vision de l’institution pour l’art contemporain ?
Christelle Havranek – Cette institution a été inspirée par un figure visionnaire des années 20, un artiste cinétique qui s’appelle Zdeněk Pešánek. Pour concevoir la dramaturgie de la Kunsthalle Praha, nous nous sommes en partie inspirés de l’esprit d’un artiste visionnaire. Ce n’est pas le seul axe que nous suivons, mais cette référence nous a profondément marqués. Dès les années 1920–1930, il anticipait l’avenir de l’art en lien avec l’électricité. Il imaginait un art en mouvement, animé par de véritables moteurs, et réfléchissait déjà à l’impact émotionnel de la lumière artificielle sur le regardeur.
Il avait théorisé ces enjeux très tôt, et cela constitue pour nous un fil conducteur important dans la construction de notre programmation. Même si nous ne nous inscrivons pas exclusivement dans une approche tournée vers les nouvelles technologies ou le futur, cette dimension reste un aspect central de notre vision curatoriale.
Pourriez-vous citer quelques projets ou expositions récentes qui illustrent la manière dont la Kunsthalle de Prague explore ces enjeux d’immersion, de créativité numérique ou d’interactivité ?
C. H. – Étant une institution récente, nous avons commencé par une exposition manifeste intitulée KINETISMUS: 100 ans d’électricité dans l’art. L’objectif était de présenter l’évolution des nouvelles technologies dans l’art, des années 1920 à 2020, soit un siècle de création.
Le premier objet cinétique a été créé en 1920 à Moscou par Naum Gabo. Nous en présentions une réplique, une petite sculpture cinétique, et nous avons retracé cette histoire à travers des artistes venus du monde entier. Nous avons souhaité dépasser une lecture centrée uniquement sur l’Europe occidentale et les États-Unis, en mettant également en lumière l’Europe centrale et orientale, souvent absente des manuels d’histoire de l’art, mais aussi l’Asie et l’Amérique du Sud.
L’idée était de montrer que les technologies sont une composante essentielle de l’art contemporain depuis cent ans. Les musées ont parfois tendance à négliger ces pratiques, notamment pour des raisons techniques et logistiques, car elles sont plus complexes à mettre en œuvre. Pourtant, il s’agit d’un art profondément ancré dans notre quotidien et qu’il est impossible d’ignorer.
Cela n’exclut en rien les pratiques plus classiques. Nous tenons à proposer des expositions tournées vers le futur tout en accordant une place aux disciplines traditionnelles comme la peinture, la sculpture ou le dessin, qui demeurent essentielles.

L’institution propose également des activités éducatives innovantes, pouvez-vous nous les présenter? Selon vous, en quoi les outils numériques et immersifs peuvent-ils transformer la médiation et la compréhension de l’art contemporain ?
C. H. – L’ouverture à des publics variés est une priorité à chaque étape de la préparation de nos expositions. Nous souhaitons proposer des projets exigeants sur le plan de la recherche et de l’histoire de l’art, tout en les rendant accessibles à des publics diversifiés. Les outils numériques nous aident beaucoup dans cette démarche.
Nous avons récemment développé un audioguide en collaboration avec une start-up tchèque, Cabinet of Wonders. Cela nous permet de proposer des contenus dans un langage plus accessible que celui utilisé sur les cartels, tout en continuant à valoriser l’écrit dans l’espace d’exposition. Il est essentiel pour nous d’être ouverts à tous.
Cet audioguide, disponible en une dizaine de langues, offre des contenus différents, parfois plus interactifs ou plus accessibles sur le plan linguistique. Il s’agit d’un volet important de la médiation. Par ailleurs, le service éducatif utilise largement les outils numériques, notamment pour proposer un parcours retraçant l’histoire du bâtiment, un ancien site industriel reconverti, accessible via une application en réalité augmentée.
Mes collègues organisent également des ateliers, souvent en lien avec l’intelligence artificielle, afin de permettre aux visiteurs de créer à partir d’une exposition ou d’une œuvre, leur propre interprétation visuelle, ou de faire évoluer ces œuvres dans des univers imaginaires.

Avant la Kunsthalle Praha, vous avez travaillé à l’Institut français de Prague, où vous avez renforcé les liens culturels entre la France et l’Europe centrale. En quoi cette expérience influence-t-elle aujourd’hui votre façon d’aborder les projets immersifs et les collaborations artistiques ?
C. H. – J’ai eu la chance de travailler à l’Institut français de Prague dans les années 1990, une période exceptionnelle marquée par la réouverture de l’Europe de l’Est au reste du monde. Il y avait alors une énergie et une euphorie très fortes autour de tout ce qui permettait de recréer des liens entre les deux Europes.
L’Institut français était un lieu profondément pluridisciplinaire, réunissant un cinéma, une galerie, une bibliothèque et un café, formant un véritable écosystème culturel. Lorsque j’ai commencé à travailler à la Kunsthalle Praha, il m’a paru évident de penser les projets dans une logique de pluridisciplinarité.
Le fait d’avoir été à la fois programmatrice de cinéma et responsable de galerie m’a permis de naviguer en permanence entre l’image en mouvement et les objets. Je suis souvent surprise de constater à quel point les mondes du cinéma et de l’art contemporain se connaissent peu, alors qu’il existe un véritable pont à créer entre eux. Les outils numériques et les environnements immersifs offrent aujourd’hui la possibilité de construire ce lien entre cinéma et arts visuels.
Quels sont, selon vous, les principaux défis lorsqu’un centre d’art contemporain développe des projets XR ou immersifs, qu’ils soient technologiques, curatoriaux ou liés aux attentes du public ?
C. H. – Les défis sont nombreux, et c’est sans doute pour cela que les musées traditionnels se montrent parfois réticents à présenter des œuvres immersives ou en réalité augmentée. Le premier défi est technique : ces projets nécessitent des équipes spécialisées et une maintenance continue, souvent 24 heures sur 24. Les problèmes techniques sont bien plus fréquents que pour des œuvres statiques non électroniques.
Il existe également un enjeu curatorial majeur. Il est essentiel de ne pas céder à un simple divertissement gratuit. Une œuvre immersive doit toujours s’appuyer sur un contenu solide et une véritable recherche. La question fondamentale reste : que raconte-t-on ? L’immersion est un outil narratif, pas un objet ludique qui procure une émotion passagère. Ces projets doivent apporter quelque chose, à la fois sur le plan émotionnel et intellectuel. L’équilibre entre la forme et le contenu est donc primordial. Et, dans tous les cas, l’artiste demeure le point de départ de toute démarche immersive.
Quelles directions ou collaborations souhaiteriez-vous développer dans les prochaines années pour continuer à faire évoluer la Kunsthalle Praha dans le domaine des pratiques numériques et immersives ?
C. H. – Étant donné la présence de cette figure visionnaire qui plane au-dessus de notre institution, nous souhaitons continuer à présenter des artistes dont le travail esquisse ce que pourrait être l’art du futur. Cela demande une certaine intuition et une attention constante aux pratiques émergentes.
Nous voulons poursuivre notre engagement en faveur de ces artistes visionnaires du présent, en les soutenant et en contribuant activement à la production de leurs œuvres.


