Unframed Collection est partenaire de NUMIX Lab, un événement itinérant européen dédié à la création numérique, conçu comme un espace de dialogue entre professionnels du secteur et institutions culturelles. La 6e édition, organisée en 2025, a réuni 459 participants venus du monde entier pour découvrir 16 lieux répartis entre Budapest, Veszprém, Vienne et Linz, et favoriser des collaborations structurantes autour des pratiques culturelles immersives.
À cette occasion, nous avons rencontré Isabel Salgado, Directrice des expositions, de la collection et des projets digitaux de la Fondation “La Caixa”. Cette dernière est une entité à but non lucratif qui depuis le début du XXe siècle propose un programme culturel et social parmi les plus importants d’Europe. La Fondation a, à présent, la volonté d’évoluer vers une médiation plus interactive et immersive.
Dans cet entretien, Isabel Salgado revient sur l’histoire de la fondation, les raisons d’intégrer l’immersion et les nouvelles technologies, les limites perçues de ces dernières, et la place de l’art et des créateurs dans ces nouveaux dispositifs.
Un équilibre est nécessaire ; nous devons utiliser la technologie de manière éclairée et avec un profond respect pour le contenu.
— Isabel Salgado
Pourriez-vous présenter la Fondation “La Caixa” et votre rôle au sein de l’institution ?
Isabel Salgado – La Fondation “La Caixa” a commencé comme un projet purement social, bien avant dans le XXe siècle, et au moment où l’Espagne est devenue une démocratie, elle a véritablement lancé son projet culturel axé sur l’art et la science. C’était une époque où la culture en Espagne était très fermée ; c’est alors qu’ont été créés le Musée de la Science, une collection d’art contemporain pour connecter les artistes espagnols aux artistes internationaux, ainsi qu’un vaste programme d’expositions et de musique, dans le but de construire un réseau de centres muséaux — tant d’art que de science — et de centres culturels sur l’ensemble du territoire. Il s’agit d’un programme que nous maintenons depuis lors et qui nous permet de prendre le pouls de la culture dans notre pays.
Au sein de la fondation, je coordonne le développement du programme d’expositions de tout le réseau CaixaForum et CosmoCaixa, ainsi que des expositions itinérantes que nous réalisons tant dans nos centres qu’à l’extérieur, en Espagne et au Portugal. Je gère également la collection d’art contemporain, qui compte plus de 1 000 œuvres, et notre projet le plus récent : CaixaForum+, une plateforme numérique de contenus audiovisuels et de podcasts. Cette plateforme est née de la volonté de la Fondation “La Caixa” de diffuser la culture partout ; pour l’instant, elle se concentre principalement sur l’Espagne et le Portugal, ce qui laisse présager de développements futurs. L’idée fondamentale est de rendre la culture accessible à tous et d’en assurer un accès universel.
En tant qu’institution philanthropique, nous cherchons à impulser des projets et à semer des graines dans des domaines tels que l’accessibilité ou la médiation. Nous développons des programmes en constante évolution, toujours avec l’intention de nous connecter à l’actualité et d’être à la page. De plus, nous ne travaillons jamais seuls : nous agissons toujours en réseau, en écho au contexte culturel et scientifique de notre pays.
Quel est le rôle des institutions culturelles et muséales en tant que lieux de rencontre entre l’art, la science, la technologie et le public ?
I. S. – Nous croyons fermement que CaixaForum et les autres institutions culturelles de la Fondation “La Caixa” doivent être des espaces de rencontre entre l’art et la science. Nous sommes une équipe composée de scientifiques, d’historiens de l’art, de professionnels des humanités et de la musicologie, entre autres. Un espace s’est créé où convergent désormais la technologie et le public, de sorte que tous les éléments sont interconnectés et permettent de mieux appréhender la complexité du monde contemporain.
Le choix des thématiques est crucial pour interpeller le public. Un bon exemple est l’exposition Somos Naturaleza. Nous avons choisi le format technologique pour aborder ce sujet car nos centres se situent en milieu urbain. Il nous semble que le support audiovisuel nous aide à saisir la grandeur de la nature et le fait que nous en faisons partie. C’est aussi une excellente façon de découvrir et d’expliquer toutes les initiatives qui sont menées pour inverser le changement climatique et préserver l’environnement.
Le musée cesse d’être un simple espace de transmission de connaissances pour devenir un lieu d’expérience, de dialogue et de pensée critique, où le public est un agent actif qui participe, collabore et construit. Dans ce contexte, la technologie est un outil formidable au service du récit, de l’émotion ou de l’apprentissage. Elle nous est très utile pour aborder des phénomènes parfois difficiles à expliciter. Pour exemple, à la Fondation Cartier à Paris, il y a une œuvre qui, à travers la captation des sons de l’Amazone, montre comment ceux-ci ont diminué au fil des ans. C’est une proposition très percutante et efficace. De grands progrès ont été faits dans ce domaine, mais celui-ci va certainement continuer à évoluer et nous verrons des propositions extraordinaires au sein du secteur.
La Fondation La Caixa intègre depuis un certain temps déjà des expositions au format immersif. Comment est née l’idée d’incorporer la technologie immersive dans votre programmation ?
I. S. – Elle est née du principe que nous ne pouvons pas rester à la traîne et que nous devons évoluer au même rythme que la société. Par conséquent, si la société est technologique, nous nous devons d’explorer et de travailler pour faire grandir des projets à partir de notre propre ADN.
Nous recherchons des opportunités pour le public local et, dans cette dynamique, nous avons accueilli des expositions telles que teamLab. Art, Technology and Nature, que nous avons programmé l’année de la pandémie. À vrai dire, pouvoir présenter une exposition utilisant une technologie aussi innovante, conçue par un grand collectif japonais doté d’une équipe multidisciplinaire où se fusionnent la création, la technologie et la tradition japonaise, a été un véritable cadeau pour notre société. Cela a représenté un défi majeur car nous avons dû adapter l’œuvre aux mesures sanitaires exigées par la COVID-19, afin que les visiteurs ne touchent pas les murs tout en permettant à l’installation de réagir. Ce fut un montage très singulier.
Nous souhaitons également valoriser nos points forts et les domaines dans lesquels nous possédons une grande expertise, comme la musique. Dans ce domaine, nous avons appliqué les nouvelles technologies à la musique classique, toujours dans une perspective éducative et de transmission des connaissances. Notre projet principal en réalité virtuelle et technologie est Symphony, qui vise à rapprocher la musique classique — parfois perçue comme inaccessible — de tous les publics. Il s’agit d’un voyage émotionnel au cœur de la musique. L’immersion nous a permis de situer le spectateur au beau milieu de l’orchestre et de lui faire ressentir ce qu’éprouve un musicien lorsqu’il en fait partie, sous la direction du maestro Gustavo Dudamel. Dans cette même lignée, nous avons développé un second projet autour du Boléro de Ravel, vécu en réalité virtuelle depuis l’intérieur de l’orchestre.
Ces deux projets s’inscrivent également dans notre stratégie technologique d’expositions pop-up itinérantes à travers l’Espagne et le Portugal. Cette initiative repose sur des camions-remorques qui rapprochent ce type de projet culturel des petites et moyennes villes des deux pays, une proposition très appréciée par les écoles et les familles.
Qu’est-ce que la technologie peut apporter au moment de présenter une idée ou une œuvre ?
I. S. – Il est important de ne pas concevoir la technologie comme une fin en soi. Il faut s’assurer qu’elle soit au service du contenu, du discours curatorial, de l’expérience et de la connaissance que l’on souhaite générer. Quoi que nous fassions, nous devons partir d’un fil conducteur curatorial clair sur ce que nous voulons raconter, pour ensuite décider de la narration dont nous avons besoin.
Dans le cas de Symphony, il était pour moi indispensable d’utiliser la réalité virtuelle car la musique est souvent une pratique individuelle, un art étroitement lié aux sensations et aux sentiments. Ce qui est raconté dans Symphony ne pourrait pas être transmis à travers une exposition traditionnelle. Il est essentiel de veiller à ce que nous utilisions la technologie pour que le public s’approprie le récit de la manière souhaitée. Parfois, la technologie nous permet de diluer les limites entre l’espace et le spectateur.
La période actuelle est celle qui pose le plus de défis, principalement parce que nous avons abandonné les contenus où le commissariat d’exposition était l’émetteur et le public un simple récepteur. Nous sommes passés à un scénario où la médiation, la manière dont nous transmettons et dont nous nous connectons aux personnes, revêt une importance capitale, et sur ce point, la technologie peut grandement nous aider. C’est un excellent outil qui nous permet de grandir lorsqu’il est mis au service du contenu et du public.
Quels effets ou quel impact pensez-vous que les formats immersifs peuvent avoir sur l’audience ? En tant qu’institution culturelle, quels changements avez-vous constatés concernant la participation ou l’interaction du public ?
I. S. : L’immersion virtuelle a tendance à être assez individuelle ; en revanche, les expositions immersives avec projections interactives, comme celle que nous avons présentée avec TeamLab, proposent un écosystème collectif qui favorise cette connexion. Pour nous, la priorité absolue reste de rendre la culture accessible. Les espaces CaixaForum et CosmoCaixa sont pensés pour que les gens puissent venir sans nécessairement connaître la programmation à l’avance, car ils savent qu’ils y trouveront un contenu original, rigoureux et une offre large, pratiquement gratuite. Nous proposons des contenus qui permettent de se connecter à la culture, d’apprendre et de développer un esprit critique.
Dans tout ce que nous entreprenons, la médiation est un pilier essentiel, que ce soit par le biais d’un texte, d’un contenu audiovisuel, de la plateforme numérique CaixaForum+ ou à travers la technologie et les médiateurs eux-mêmes. Nous avons beaucoup appris sur ce point pendant la pandémie, car les visites de groupe ne pouvaient plus avoir lieu et nous avons commencé à proposer une médiation individualisée, avec des guides qui s’adaptent au niveau de connaissance et à l’âge du public. Dans cette optique, le projet Deep Space d’Ars Electronica, qui associe technologie et médiation directe, est particulièrement intéressant.
Nous ne sommes pas une institution spécialisée exclusivement dans les technologies immersives et nous pensons qu’il existe de nombreuses manières de créer ce lien. Néanmoins, à Barcelone, des centres comme l’IDEAL (Centre d’arts digitaux) conçoivent des propositions très intéressantes pour le grand public, en étroite relation avec les écoles.
Quels défis la technologie présente-t-elle du point de vue du commissariat et de la scénographie pour les institutions culturelles ?
I. S. – Elle pose des défis très pertinents pour le commissariat d’exposition, car elle oblige à mener une réflexion approfondie sur le récit et la relation avec le public. La technologie est très attractive, mais d’un point de vue conceptuel, il faut veiller à ce qu’elle reste subordonnée au contenu, ce qui exige un travail collaboratif. Il faut prendre en compte l’esprit critique, le récit et les connaissances que nous souhaitons transmettre, sans pour autant en avoir peur. Un équilibre est nécessaire ; nous devons utiliser la technologie de manière éclairée et avec un profond respect pour le contenu. Elle doit nous aider à maîtriser de nouveaux langages narratifs pour nous exprimer et interagir avec le public. La technologie brise les barrières du format d’exposition traditionnel ainsi que les limites temporelles et spatiales que nous connaissions ; en ce sens, elle est extrêmement enrichissante et puissante pour transmettre un message.
Les institutions culturelles doivent être des espaces de rencontre et, parfois, le format de la réalité virtuelle avec casque peut freiner cette socialisation. C’est pourquoi les expériences multi-utilisateurs d’entreprises comme Excurio, par exemple, sont si intéressantes : grâce au design des avatars, vous pouvez voir et interagir avec les autres personnes qui partagent l’expérience avec vous.
Comment les artistes indépendants peuvent-ils utiliser la technologie immersive pour s’exprimer et, par la même occasion, s’intégrer au sein des institutions culturelles et muséales ?
I. S. – Je pense qu’il est nécessaire de nouer de nouveaux types d’alliances. L’artiste qui souhaite travailler avec les technologies immersives le fera difficilement de manière isolée. Il faut bâtir des passerelles pour qu’il puisse collaborer avec des profils techniques, scientifiques, etc.
Les nouvelles technologies ouvrent un éventail immense de possibilités d’expression permettant aux artistes de travailler sur l’espace, le temps, le son et l’implication du public de façon très large. En réalité, le concept d’immersion est très vaste ; cela fait longtemps que nous développons des scénographies et des médiations immersives où la technologie constitue un pilier parmi d’autres.
L’année dernière, nous avons organisé une exposition sur la République de Weimar qui mettait en scène un grand choc entre le monde d’hier et l’ère post-industrielle. Nous l’avons conçue comme un laboratoire d’expérimentation immersive : elle débutait dans une salle où était représentée une valse qui se déconstruisait au fur et à mesure que la Première Guerre mondiale éclatait, invitant le public à s’enfoncer dans un tunnel complètement noir qui générait une sensation d’immersion monumentale.
Les institutions ont donc un rôle clé à jouer. Par exemple, nous disposons d’un appel à projets de production pour mettre à la disposition des créateurs les moyens et le contexte propices à la réalisation de ces propositions. De nombreuses institutions sont impliquées dans des démarches similaires, collaborant avec des artistes et leur fournissant les outils techniques nécessaires pour explorer les formats immersifs.
Retrouvez d’autres entretiens avec des programmateur.ice.s sur notre blog.