Unframed Collection est partenaire de NUMIX Lab, un événement itinérant européen dédié à la création numérique, conçu comme un espace de dialogue entre professionnels du secteur et institutions culturelles. La 6e édition, organisée en 2025, a réuni 459 participants venus du monde entier pour découvrir 16 lieux répartis entre Budapest, Veszprém, Vienne et Linz, et favoriser des collaborations structurantes autour des pratiques culturelles immersives.
À cette occasion, nous avons rencontré Rémi Large, co-fondateur de Tamanoir, studio à la croisée du spectacle vivant et des nouvelles technologies. Depuis plusieurs années, Tamanoir développe des créations qui placent le public au cœur de l’expérience et collabore avec des institutions culturelles telles que l’Opéra de Paris, le Centre des monuments nationaux ou encore le CENTQUATRE-PARIS, ainsi qu’avec de nombreux lieux à l’international. À travers des créations mêlant scénographie, interaction, vidéo et spectacle vivant, le collectif interroge la place du public, les formes de participation et les nouveaux usages des technologies dans les arts vivants.
Dans cet entretien, Rémi Large revient sur les différentes conceptions de l’immersion aujourd’hui, les possibilités offertes par le numérique pour le spectacle vivant, mais aussi sur les défis de démocratisation et de diffusion auxquels le secteur reste confronté.
« Ce qui nous intéresse, c’est la manière dont quelqu’un peut entrer physiquement et émotionnellement dans un récit. […] Les technologies permettent alors d’inventer d’autres rapports à l’espace, à la narration ou à la participation. Elles sont des outils au service de l’expérience sensible. »
— Rémi Large
Tamanoir développe des expériences à la croisée du spectacle vivant et des nouvelles technologies. Comment définiriez-vous votre approche ?
Rémi Large – Nous cherchons avant tout à faire du spectateur un acteur à part entière du spectacle. Notre point de départ reste toujours le spectacle vivant : la scène, le rapport au corps, à la présence, au collectif. Ensuite, les technologies viennent enrichir cette relation-là. Nous ne partons jamais d’une technologie pour construire une expérience ; nous partons plutôt d’un rapport au public, d’une envie de créer une implication particulière du spectateur.
Ce qui nous intéresse, c’est la manière dont quelqu’un peut entrer physiquement et émotionnellement dans un récit. On cherche à sortir d’une posture passive où le public regarde simplement quelque chose se dérouler devant lui.
Les technologies permettent alors d’inventer d’autres rapports à l’espace, à la narration ou à la participation. Mais elles restent des outils au service de l’expérience sensible.
Pouvez-vous nous donner des exemples d’expériences que vous avez montées en utilisant le numérique ?
R. L. – Nous avons d’abord exploré la réalité virtuelle, avant de nous en éloigner progressivement. Nous avions le sentiment que cette technologie créait une forme de désynchronisation avec le corps, alors que notre pratique reste profondément ancrée dans le spectacle vivant. Aujourd’hui, nous travaillons davantage autour de l’immersion sonore.
En 2022, nous avons notamment créé Les Naufragés, une expérience immersive qui invite les spectateurs à prendre part à la pièce. Munis d’un casque audio, ils suivent une narration qui les encourage à réaliser des mouvements, d’abord simples puis progressivement plus abstraits et symboliques. Ensemble, ils composent ainsi une chorégraphie collective, amplifiée par des dispositifs de vidéoprojection interactive. L’enjeu était de leur faire ressentir pleinement ce que signifie monter sur scène et participer à une représentation et le numérique vient soutenir cette intention dramaturgique.
Quel rôle le numérique peut-il jouer dans l’évolution du spectacle vivant ?
R. L. – Il y a évidemment un enjeu lié à la création. Les technologies numériques peuvent ouvrir de nouvelles possibilités narratives et sensorielles, mais elles ne doivent jamais devenir une finalité. Ce qui nous intéresse, c’est la manière dont elles permettent de créer de nouvelles relations au public, de nouvelles manières d’habiter un récit ou un espace.
Mais nous réfléchissons également à la manière dont le numérique peut devenir un vecteur de diffusion pour le théâtre immersif. L’une des limites de ces formes réside dans leur faible jauge, généralement comprise entre 80 et 100 personnes. Nous explorons donc la possibilité de diffuser certaines expériences en ligne, notamment via Twitch, dans le cadre d’un partenariat avec Arte.
Quels sont aujourd’hui les principaux défis pour les créateurs immersifs ?
R. L. – La première grande limite reste celle de la démocratisation, de la sensibilisation. En France, le terme de « théâtre immersif » demeure encore relativement méconnu. Lorsqu’on parle d’immersion, l’imaginaire collectif renvoie souvent d’abord aux technologies. Pourtant, notre approche est différente : nous partons avant tout du récit, de la dramaturgie et des mécanismes narratifs, puis nous mobilisons les outils les plus pertinents pour servir cette intention, parmi lesquels le numérique peut parfois trouver sa place.
Cette spécificité rend notre positionnement parfois plus complexe. À l’inverse, au Royaume-Uni par exemple, l’immersion est largement associée au spectacle vivant et au théâtre immersif, bien davantage qu’aux technologies. En France, un écosystème très dynamique s’est structuré autour des innovations technologiques, ce qui nous place parfois dans une position un peu singulière. L’un de nos principaux défis consiste donc à rendre notre démarche lisible, à faire comprendre ce que recouvre réellement l’immersion dans notre travail, afin que les publics puissent pleinement appréhender et vivre les expériences que nous proposons.
Quels retours avez-vous reçus de la part des spectateurs au fil de vos expérimentations immersives ?
R. L. – Lorsque nous travaillions encore sur des expériences en réalité virtuelle, nous menions de nombreux tests utilisateurs afin de comprendre ce qui fonctionnait ou non. Une réaction revenait systématiquement : les spectateurs trouvaient l’expérience très impressionnante. C’était souvent le premier qualificatif employé. Mais au-delà de cette fascination initiale, nous constations finalement relativement peu d’impact émotionnel. C’est sans doute ce qui nous manquait le plus.
Lorsque nous avons présenté notre première expérience sonore, Les Naufragés, le contraste a été immédiat. Dès les premiers tests, nous n’avions presque plus besoin de questionnaires pour comprendre ce qui se passait : une partie des spectateurs quittait l’expérience en larmes.
L’œuvre provoquait une réaction beaucoup plus intime et profonde. Certaines personnes sont revenues me voir plusieurs semaines après pour me raconter ce qu’elles avaient ressenti, me dire que l’expérience les avait durablement marquées, voire, pour certaines, donné envie de remonter sur scène.
Face aux difficultés de diffusion du théâtre immersif, faut-il inventer de nouveaux modèles en dehors des circuits traditionnels ?
R. L. – Au départ, nous avons essayé de passer par les circuits traditionnels en proposant nos projets à des théâtres et à des lieux déjà établis. Mais nous nous sommes rapidement rendu compte que ces structures avaient leurs propres contraintes, qu’elles soient techniques, économiques ou organisationnelles.
C’est notamment ce constat qui rend particulièrement intéressant le modèle développé par Big Drama. La compagnie a choisi de maîtriser l’ensemble de la chaîne de valeur : création, production, diffusion, distribution et communication.
Concrètement, l’équipe loue un lieu, conçoit sa scénographie, présente son expérience pendant plusieurs mois et assure elle-même toute la stratégie de communication et de commercialisation. C’est un modèle plus risqué, mais qui a prouvé son efficacité : les représentations affichent complet du début à la fin.
Aujourd’hui, je suis davantage attiré par ce type d’approche. J’ai parfois le sentiment que nous passons beaucoup de temps à tenter de convaincre des structures traditionnelles qui, sans être réfractaires, doivent composer avec des contraintes importantes. Plutôt que d’attendre que ces modèles évoluent, il me semble intéressant de construire des espaces et des cadres adaptés à ces nouvelles formes de création.
Quels sont aujourd’hui vos principaux projets et vos ambitions pour les années à venir ?
R. L. – Très concrètement, je suis actuellement en train de constituer un consortium autour du théâtre immersif et des nouvelles technologies afin de candidater à l’obtention d’un nouveau lieu dédié à ces pratiques.
Pour moi, l’un des principaux enjeux du secteur reste la sensibilisation, aussi bien du grand public que des institutions. Et cette sensibilisation passera nécessairement par l’existence d’un lieu capable de montrer des œuvres de manière régulière et de créer une véritable habitude de fréquentation.
Aujourd’hui, les expériences immersives apparaissent souvent de façon ponctuelle : une œuvre est présentée pendant quelques mois, puis plus rien pendant plusieurs années. Les publics comme les professionnels ont alors le temps de passer à autre chose.
Mon ambition pour les cinq prochaines années est donc très claire : contribuer à faire émerger un lieu entièrement dédié aux formes immersives, un lieu qui place l’humain avant la technologie et qui permette à ces pratiques de s’installer durablement dans le paysage culturel.
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