Que peut encore raconter la réalité virtuelle face à l’urgence climatique ? Comment transformer des phénomènes aussi complexes que les inondations ou la disparition des zones humides en une expérience sensible ?
Depuis plus de quinze ans, Kris Hofmann explore les possibilités offertes par les médias immersifs pour raconter, transmettre et sensibiliser. Formée à l’animation au Royal College of Art de Londres, elle a conçu de nombreuses expériences en réalité augmentée à destination du jeune public, tout en collaborant avec l’Austrian Institute of Technology sur les usages des nouvelles technologies. Avec Sous les flots, elle réalise son premier film en réalité virtuelle.
Inspirée des inondations qui ont frappé l’Europe en 2021, l’œuvre suit Anna, une habitante de Hallein, dont le récit intime ouvre une réflexion plus large sur notre relation aux rivières, au paysage et au vivant.
À travers une esthétique picturale délicate, Sous les flots fait dialoguer la beauté paisible des forêts alluviales avec la violence des crues. Changements d’échelle, interactivité, spatialisation du son et présence physique du spectateur deviennent autant de langages pour rendre perceptible une réalité souvent abstraite ou éloignée. La technologie ne cherche jamais à impressionner : elle accompagne le récit, nourrit l’empathie et donne corps à des enjeux écologiques qui nous concernent tous.
Dans cette interview, Kris Hofmann revient sur la genèse de l’œuvre, son approche artistique et sa volonté de sensibiliser sans pour autant renoncer à la poésie.
“L’une des raisons qui nous a conduits vers la réalité virtuelle était précisément l’espoir qu’en permettant au public de se glisser dans la peau d’une personne ayant vécu un événement climatique extrême, cette réalité devienne moins abstraite, plus immédiate.”
– Kris Hofmann
Du souvenir intime à la mémoire collective
Sous les flots s’inspire d’un souvenir personnel : les inondations qui ont frappé l’Europe en 2021. Comment cette expérience est-elle devenue une œuvre immersive mêlant mémoire intime et réalité collective ?
Les histoires personnelles touchent plus facilement les gens. Les journalistes, les écrivains ou les documentaristes s’appuient sur cela depuis toujours, et je pense que le récit immersif ne fait pas exception. Je me suis donc rendue dans plusieurs régions d’Europe touchées par les inondations de 2021 afin de recueillir les témoignages des habitants. J’ai finalement trouvé une histoire personnelle qui me semblait particulièrement adaptée à la réalité virtuelle, et qui est devenue le point d’ancrage d’un récit écologique plus large.
Le programme Biennale College a également joué un rôle essentiel dans le développement du projet. Avec Abigail Addison, notre coproductrice, nous avons participé à la résidence XR en 2023, qui nous a énormément aidées à faire évoluer l’expérience.
Pourquoi avoir choisi la réalité virtuelle pour raconter cette histoire ?
J’ai le sentiment qu’en Europe, nous avons globalement dépassé le stade du déni climatique. Pourtant, malgré cette prise de conscience, l’urgence reste difficile à ressentir, notamment lorsqu’il s’agit des solutions à mettre en œuvre ou simplement de la nécessité de nous préparer aux conséquences déjà bien réelles du changement climatique.
L’une des raisons qui nous a conduits vers la réalité virtuelle était précisément l’espoir qu’en permettant au public de se glisser dans la peau d’une personne ayant vécu un événement climatique extrême, cette réalité devienne moins abstraite, plus immédiate.
La réalité virtuelle s’est imposée comme le médium le plus juste, car elle permet de vivre une situation de l’intérieur, avec son corps, plutôt que de l’observer à distance, de la lire dans un article ou de la regarder sur un écran.

Une nature entre enchantement et dévastation
La rivière que vous représentez dans l’expérience oscille entre sérénité et menace, enchantement et destruction. Comment avez-vous travaillé cette tension visuelle et sonore pour rendre sensible la dualité de la nature, à la fois refuge et force incontrôlable ?
La fréquence et l’intensité des inondations sont aggravées par le changement climatique, mais aussi par la manière dont nous avons progressivement contraint les rivières à s’écouler dans des lits toujours plus étroits et artificialisés.
L’un des moments clés de l’expérience repose justement sur ce contraste : d’un côté, l’eau comme force destructrice qui envahit le salon d’Anna, notre personnage principal, et les rues de Hallein ; de l’autre, cette même eau qui se répand naturellement dans une forêt alluviale, un espace que la nature a conçu pour absorber les crues lorsqu’elles surviennent.
Nous avons beaucoup travaillé le son spatialisé et l’espace lui-même pour créer cette tension. Dans un premier temps, le spectateur est enfermé dans une pièce exiguë tandis que le niveau de l’eau monte progressivement autour de lui. Pendant une trentaine de secondes, toute la scène plonge dans l’obscurité : seul le son subsiste. Peu à peu, la pièce semble rétrécir uniquement sous l’effet du bruit de l’eau qui gagne du terrain.
À l’inverse, la forêt apparaît comme un espace ouvert, vivant et respirant. Lorsqu’une forêt alluviale est inondée, il n’y a rien d’effrayant – si ce n’est peut-être quelques moustiques. Bien au contraire : ces milieux sont des refuges extraordinaires pour la biodiversité et jouent un rôle essentiel dans la protection des populations face aux crues.
Une esthétique onirique face à une réalité très concrète
Sous les flots déploie une esthétique qui laisse leur place à la lenteur, à la lumière, aux bruissements des flots et des feuilles, à la poésie du souvenir d’enfance et à la beauté presque féérique des forêts alluviales. Pourquoi avoir choisi cette approche graphique onirique ?
La première raison est narrative. Nous ne voulions pas annoncer la catastrophe dès le début, ni installer immédiatement un sentiment de menace. Nous souhaitions que la crue surgisse presque… de nulle part.
Ce début plus lent, plus contemplatif, laisse au public le temps de faire connaissance avec Anna, de s’attacher à elle ainsi qu’à la ville de Hallein avant que le récit ne bascule.
Plus largement, je crois profondément à la force d’une esthétique artisanale. Toutes les textures de l’expérience ont été peintes à la main, et ces petites imperfections révèlent la présence humaine derrière l’œuvre. Je pense que cela a une véritable importance en réalité virtuelle. Cette approche donne au monde une dimension tactile qui, je l’espère, facilite la connexion émotionnelle avec l’univers de l’expérience.

Diffusion et réception
Quelles ont été les réactions de spectateur les plus marquantes ou inattendues que vous avez pu observer ?
Nous avons reçu des retours très positifs jusqu’à présent, ainsi que de nombreuses discussions passionnantes après les diffusions. À SXSW notamment, nous avons échangé avec des responsables politiques, des enseignants et des documentaristes qui ont estimé que le sujet et le recours à la réalité virtuelle se répondaient particulièrement bien. C’était extrêmement encourageant.
Les réactions les plus surprenantes – et sans doute les plus réjouissantes – sont toutefois venues des enfants. Même lorsqu’ils ne saisissaient pas tous les enjeux du récit, ils prenaient énormément de plaisir à explorer cet univers, à toucher l’eau ou à se promener dans la forêt. Certains étaient même sincèrement déçus lorsque la limite de sécurité du casque Meta apparaissait et les empêchait d’aller plus loin
Andreas, notre directeur technique, ainsi que Max, notre designer sonore, ont réalisé un travail remarquable sur l’eau et l’atmosphère de la forêt. Voir les enfants s’approprier cet univers avec autant de naturel est un véritable bonheur.

Sous les flots a été présenté en première mondiale à la Mostra de Venise. Au-delà des festivals, dans quels autres contextes ou lieux souhaiteriez-vous montrer cette œuvre ? Quels publics aimeriez-vous atteindre et quel impact espérez-vous susciter ?
Nous sommes évidemment très heureux du parcours du film en festival, Mais il est tout aussi important pour nous qu’il soit présenté dans des contextes où l’attention porte moins sur ses qualités créatives ou technologiques que sur son impact. Au fond, Sous les flots est une histoire qui invite chacun à réfléchir à ce que nous pouvons faire, à l’échelle locale, pour nous protéger des conséquences les plus graves du changement climatique.
L’expérience est courte, accessible et relativement simple à mettre en place. Nous avons constaté qu’elle fonctionne particulièrement bien dans les écoles, les programmes d’éducation à l’environnement ou les conférences consacrées au climat et à l’écologie.
Nous l’avons déjà présentée dans plusieurs de ces contextes, notamment lors d’un Youth Climate Action Summit à Cornwall, en Ontario, ainsi que dans plusieurs écoles en Allemagne et en Autriche. Une enseignante nous a même écrit pour nous raconter qu’elle avait utilisé l’expérience comme point de départ d’un atelier d’écriture créative. Ce message nous a beaucoup touchés. Je crois que toute l’équipe aimerait multiplier ce type d’occasions, où l’œuvre devient le point de départ d’une discussion, d’une réflexion ou même d’une création autour du climat et de notre manière de vivre avec nos rivières.
Entre conte contemporain et plaidoyer environnemental, Sous les flots rappelle que les réponses au changement climatique ne résident pas uniquement dans les innovations humaines, mais aussi dans notre capacité à renouer avec les équilibres du monde vivant.
L’œuvre est disponible au sein du catalogue Unframed Collection. Elle est actuellement présentée en France dans les bibliothèques du Carré d’Art de Nîmes, de la Communauté urbaine de Perpignan et de Biblio64, la Bibliothèque départementale des Pyrénées-Atlantiques.
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