Unframed Collection est partenaire de NUMIX Lab, un événement itinérant européen dédié à la création numérique, conçu comme un espace de dialogue entre professionnels du secteur et institutions culturelles. La 6e édition, organisée en 2025, a réuni 459 participants venus du monde entier pour découvrir 16 lieux répartis entre Budapest, Veszprém, Vienne et Linz, et favoriser des collaborations structurantes autour des pratiques culturelles immersives.
À cette occasion, nous avons rencontré Nina Wlodarczyk, cheffe de projet curatorial travaillant avec le ZKM (Zentrum für Kunst und Medien Karlsruhe), une institution majeure combinant recherche, exposition et production événementielle dans le domaine des arts des nouveaux médias. En freelance, elle travaille pour un événement régulier du ZKM le Schlosslichtspiele Light Art Festival, un des plus grands festivals de mapping vidéo en Europe.
Dans cet entretien, Nina Wlodarczyk partage une perspective privilégiée de ce que signifie concrètement la production d’œuvres immersives à une échelle monumentale, des choix curatoriaux aux implémentations techniques. Elle évoque le rôle du media art aujourd’hui, entre contraintes, expérimentations, et questions à large impact sociétal.
Je cherche toujours les meilleures solutions techniques, à la fois pour les artistes et pour le public, pour que nous puissions présenter la meilleure version de l’œuvre. Mais, c’est difficile car tout est cher. On décide des meilleures solutions techniques en équipe curatoriale, et on travaille dessus. Mais on s’attend aussi à ce que les artistes amènent des idées. On travaille avec eux et avec les directeurs de la technique, pour trouver des solutions qui correspondent à notre budget. Je ne laisse pas un artiste me dire “J’ai juste les idées, je ne sais pas comment mettre tout ça en place.” Nous avons besoin d’y travailler tous ensemble.
— Nina Wlodarczyk
Pour commencer, pouvez vous présenter le ZKM et expliquer votre rôle de cheffe de projet en conservation ?
Nina Wlodarczyk – Je travaille en freelance pour le ZKM sur le Schlosslichtspiele Light Art Festival à Karlsruhe en Allemagne, je suis la cheffe de projet curatorial. Je ne fais pas partie d’un département du ZKM. je ne suis ni une commissaire d’exposition ni une directrice artistique dans le sens traditionnel du terme. Je suis avocate, je n’ai pas du tout étudié l’art.
Je fais principalement de la gestion de projet, même si c’est présenté comme un rôle curatorial. Je dirais que 10 à 20 % de mon travail est curatorial et le reste est dans la gestion de projet. Il s’agit de faire en sorte que tout se déroule bien sur place, travailler avec les techniciens, faire en sorte que les œuvres puissent être projetées.
Dans ce cas précis, le travail curatorial ne s’arrête pas au choix des œuvres. Ça signifie aussi choisir les projecteurs, les faisceaux, la configuration technique, vérifier le mapping, la déformation des images dû à la façade – toute chose qui impactera le visionnage final de l’œuvre.
Le ZKM a une identité unique qui combine exposition, recherche et production. Comment l’art immersif et le media art se rangent dans ce modèle ?
N. W. – En Allemagne, les musées ont trois rôles principaux : exposer, collecter et préserver, et faire de la recherche. Le ZKM n’est pas totalement un musée, c’est un centre, mais on suit toujours cette logique. On a toujours la partie exposition, dans les bâtiments, ou, dans le cas de mon projet, le festival, dehors, dans la ville, sur la façade du palais, pas la nôtre.
C’est une décision qui a été prise il y a douze ans, au trois-centième anniversaire de la ville, quand Peter Weibel, le directeur du ZKM à l’époque, a décidé qu’au lieu de rester au sein de l’institution, nous devions déplacer l’exposition vers le noyau de la ville.
C’est important car cela change totalement la relation avec le public.
La seconde partie de notre institution se concentre sur la recherche, au sein du Hertz Lab, comme les ondes Hertz. Dans ce laboratoire on travaille sur de nouvelles formes de média, de technologie, sur du code, sur le mélange du son et des images, car aujourd’hui il n’y a pas de vraie séparation entre ces champs dans le monde du multimédia.
Pourriez-vous nous en dire plus sur le festival Schlosslichtspiele et les projets sur lesquels vous travaillez en ce moment ?
N. W. – Le festival a lieu tous les ans de mi-août à mi-septembre. En ce moment, je prépare la 12e édition, et on commence très tôt, pas seulement parce qu’on est allemands, mais aussi parce que cela rend les choses plus faciles pour les artistes si tout est préparé bien en avance.
On organise deux appels à projet. Le premier pour le BBBank-Award, sponsorisé par une banque locale, qui finance la production de trois projets de cinq minutes. Ces spectacles sont diffusés durant la soirée d’ouverture du festival et sont en compétition pour le vote du public par SMS.
Le second est le dm-Award. Dm est un supermarché très connu en Europe, dont le siège social se trouve à Karlsruhe. Ce prix s’appelle Connecting Worlds. L’idée est de créer une connexion entre le digital et l’analogique.
Chaque année, selon le budget et les partenariats, nous commandons des spectacles supplémentaires. L’année dernière, par exemple, c’était pour les deux cents ans de l’université locale.
Nous avons aussi un cours d’été, qui est d’un format très intense : les participants produisent un spectacle entier en deux semaines. Ils travaillent jour et nuit, car la résolution est très haute – la façade fait environ 3,000 m² – mais au final, ils produisent une œuvre complète qui fait partie du festival.
Au cours des années, nous avons accumulé une collection d’environ 60 spectacles, donc on peut changer la programmation presque tous les soirs, mélanger les nouvelles productions avec d’autres plus anciennes et même créer des soirées à thèmes, par exemple sur la musique ou la science.
De votre expérience, qu’est-ce que vous considérez comme les forces et les faiblesses des expériences immersives à grande échelle ? Comment approchez-vous les questions de participation du public, de l’accessibilité, et de la durabilité ?
N. W. – J’ai pu être invité à de nombreux festivals, et c’est toujours un débat, même au sein des jurys : qu’est-ce qu’un espace immersif ? Je pense que la House of music, ici à Budapest en est un très bon exemple. J’ai vu beaucoup de formats différents, certains très simples, comme des projections dans une cour, et on les considère comme immersives.
C’est n’est pas seulement à propos de la technologie, on s’intéresse aussi à comment le public est positionné, est comment il est mis en lien avec l’espace. La façade du palais à une partie centrale et deux ailes, comme des sortes de bras, dépendamment d’où vous vous trouvez, vous pouvez être complètement entouré par l’architecture. Dans certains endroits, nous avons aussi du son spatialisé, l’expérience vous enveloppe d’autant plus.
L’immersion est avant tout une combinaison d’espace, de son et d’image, et comment ces éléments arrivent à créer une relation avec les spectateurs. Je pense que la House of Music, ici, à Budapest, est un très bon exemple.
Quand vous choisissez une œuvre digitale ou de XR, comment faites-vous la part des choses entre l’expérimentation artistique avec la nécessité de rendre des projets, technologiquement complexes, accessibles et pertinents pour des publics diversifiés ?
N. W. – Je cherche toujours les meilleures solutions techniques, à la fois pour les artistes et pour le public, pour que nous puissions présenter la meilleure version de l’œuvre. Mais, c’est difficile car tout est cher.
On décide des meilleures solutions techniques en équipe curatoriale, et on travaille dessus. Mais on s’attend aussi à ce que les artistes amènent des idées. On travaille avec eux et avec les directeurs de la technique, pour trouver des solutions qui correspondent à notre budget. Je ne laisse pas un artiste me dire “J’ai juste les idées, je ne sais pas comment mettre tout ça en place.” Nous avons besoin d’y travailler tous ensemble.
Au final, c’est toujours une balance entre budget, solution technique et la meilleure expérience possible.
Qu’est-ce que vous imaginez être les prochains grands défis et opportunités des institutions qui travaillent avec le media art ?
Le premier défi est le financement. Nous sortons d’une période relativement fastueuse. Mais maintenant les budgets se réduisent et l’art est souvent le premier écarté. Il y a aussi différents systèmes dépendamment du pays. En Allemagne, le financement est géré au niveau de l’État, mais dans d’autres endroits il est parfois plus centralisé ou basé sur le mécénat privé.
Un autre sujet récurrent est la consommation d’énergie. Le public pense souvent que les festivals de son et lumière utilisent énormément d’électricité. En vérité, c’est bien moins qu’on peut l’imaginer, grâce à des technologies à bon rendement énergétique.
Au-delà de ça, je pense que c’est une question qui concerne la société dans son ensemble. Il y a des milliers d’années, nos ancêtres ont décidé que l’un d’entre eux resterait peindre la grotte, quand les autres allaient chasser. C’était déjà un choix quant à l’importance de l’art.
Aujourd’hui, ça reste la même question : qu’est-ce qu’on est prêt à sacrifier pour la culture ?
Retrouvez d’autres entretiens avec des programmateur.ice.s sur notre blog.