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Sense of Nowhere VR | Rencontre avec Hsin Hsuan Yeh

Sense of Nowhere : donner forme aux pensées

Reproduire des textures façonnées par la main humaine dans un espace numérique irréel crée une tension intéressante, une contradiction qui stimule nos sens et notre curiosité.

Hsin Hsuan Yeh

Dans le cadre de leur partenariat, Unframed Collection et la Taiwan Creative Content Agency (TAICCA) ont lancé un appel à projets destiné à accompagner la diffusion internationale d’œuvres immersives taïwanaises. Cette série d’interviews propose de rencontrer les artistes derrière les cinq œuvres sélectionnées, de découvrir leurs univers et de revenir sur les inspirations et les processus de création qui les ont façonnées.

Ce premier volet est consacré à Sense of Nowhere, une expérience immersive aussi poétique que singulière, imaginée par la réalisatrice taïwanaise Hsin Hsuan Yeh.

Issue de l’animation 2D et du stop motion, Hsin Hsuan Yeh explore depuis 2023 les possibilités de la réalité virtuelle interactive, en poursuivant ses recherches sur les matériaux et les langages visuels de l’animation. Avec Sense of Nowhere, elle fait dialoguer animation artisanale et réalité virtuelle pour nous entraîner dans les méandres de la pensée. Elle donne corps à ce qui nous échappe habituellement : le mouvement des idées, les associations inattendues et les images qui surgissent lorsque l’esprit vagabonde. Un univers surréaliste, nourri des philosophies bouddhiste et taoïste, où les matières et les formes se transforment au gré de nos interactions.

Sense of Nowhere explore une expérience humaine très commune, celle de « décrocher » momentanément de la réalité, et donne à voir les pensées surréalistes qui peuvent surgir lorsque notre esprit vagabonde et que nous nous éloignons du moment présent. Qu’est-ce qui vous a donné envie d’explorer ce thème et comment avez-vous imaginé ces pensées particulières ?

Hsin Hsuan Yeh –J’ai toujours été quelqu’un qui rêvasse beaucoup. Sense of Nowhere est donc véritablement une représentation de la manière dont mon propre esprit fonctionne. Il m’arrive d’abandonner les tâches du quotidien et de simplement laisser mes pensées dériver, sans direction précise. Je commence par remarquer des sons subtils et des textures autour de moi, puis, progressivement, mon esprit se met à créer des associations, souvent à partir de choses auxquelles je suis profondément attachée. Pour moi, ce moment où l’on « décroche » (“zone out”) se situe précisément à cette frontière, au seuil du retour à la réalité.

Il est intéressant de noter qu’une grande partie de mon inspiration vient de l’observation. Cela peut sembler paradoxal pour une œuvre consacrée à l’évasion mentale, mais lorsque je suis submergée par trop d’informations à la fois, je fais taire le bruit environnant et me plonge dans un océan de pensées fragmentées. À travers cette œuvre, j’ai voulu recréer ce cheminement de pensée pour le public et montrer à quel point l’esprit humain peut s’immerger dans différentes formes d’associations mentales.

Pour définir la structure de Sense of Nowhere, je me suis inspirée de deux philosophies spirituelles profondément ancrées dans ma culture : le bouddhisme et le taoïsme. Dans le bouddhisme, le monde et tout ce qui le compose sont envisagés à travers le concept d’« illusion », une prise de conscience qui permet de se libérer de la souffrance et d’atteindre le véritable bonheur. Dans le taoïsme, on retrouve le concept de « Voie » (Tao), une force invisible et indescriptible qui traverse toute chose.

Je propose ma propre interprétation de l’« illusion » et de la « Voie » à travers le mécanisme même de la pensée. Tout au long de l’expérience, des éléments apparaissent et se dissolvent comme des pensées, des émotions et des illusions fugaces. Parallèlement, le public suit un chemin subtil – la « Voie » – qui le ramène à la réalité. Ces deux philosophies ont profondément façonné ma perception du monde et constituent naturellement les fondements de cette expérience.

Dans votre pratique artistique, vous associez animation artisanale et technologies immersives. Quand avez-vous commencé à vous intéresser à la combinaison de ces différentes techniques ? Pourriez-vous également nous en dire plus sur le processus de création des personnages qui apparaissent dans l’expérience ?

HHY – J’adore les choses tangibles, et plus particulièrement la sensation tactile des objets physiques. Issue de l’animation 2D et du stop motion, je trouve irremplaçables les marques et les traces que la main humaine laisse sur les modèles et les objets. Les textures parlent d’elles-mêmes. Lorsque j’ai décidé de créer un projet en réalité virtuelle pendant mon master, j’avais très envie de transposer ces traces tangibles, issues d’un travail artisanal, dans un environnement virtuel. Reproduire des textures façonnées par la main humaine dans un espace numérique irréel crée une tension intéressante, une contradiction qui stimule nos sens et notre curiosité.

Puisque l’expérience prend naissance dans les pensées vagabondes d’une personne, j’ai choisi de représenter cet individu à travers trois figures correspondant à différentes étapes de sa vie : un jeune enfant, une femme et une personne âgée. Ces personnages incarnent différentes périodes, mentalités, perspectives et états émotionnels d’une même personne, comme les différentes facettes d’une seule sphère.

Tous les autres modèles naissent d’associations d’idées : un brocoli se transforme en arbre qui marche, tandis qu’un poivron devient une flamme. Les formes des objets du quotidien peuvent facilement être réimaginées et réinterprétées. Pour moi, l’argile était le matériau idéal pour ce projet, car sa nature malléable reflète remarquablement bien le caractère fluide de la pensée vagabonde.

Sense of Nowhere © Joyful Beings Animation Studio, RE:Anima Joint Master
L’expérience débute dans un environnement minimaliste et poétique, composé d’éléments simples, comme des points et des lignes, avec lesquels le public interagit de manière ludique. Les interactions reposent sur des gestes de la main très simples, ce qui rend l’expérience particulièrement accessible. Comment avez-vous conçu ces interactions et pourquoi avoir choisi cette approche ?

HHY – Dans ce voyage à travers la pensée, les notions d’« invitation » et de « réception » de l’information sont devenues les concepts fondamentaux que nous avons traduits en deux gestes principaux de la main. Il était essentiel que ces gestes soient fluides, liés entre eux et riches de sens, afin de refléter les thèmes centraux du projet : la répétition, les associations mentales, le flux et le reflux des pensées, ainsi que le rythme cyclique de l’inspiration et de l’expiration.

J’ai finalement sélectionné et adapté deux mudras spécifiques comme fondements de ces interactions : le Pushpaputa (les mains ouvertes, symbolisant traditionnellement « une poignée de fleurs ») et l’Adi (le poing fermé, symbolisant « l’origine primordiale »). Bien que ces gestes possèdent une profonde signification traditionnelle, je les ai conçus dans l’expérience comme des espaces ouverts à l’interprétation, invitant chaque personne à y projeter et à y découvrir ses propres significations.

D’un point de vue pratique, ces deux gestes sont également relativement faciles à apprendre et à combiner, tout en offrant plusieurs niveaux de lecture qui permettent au public d’interagir et de contempler.

Sense of Nowhere © Joyful Beings Animation Studio, RE:Anima Joint Master
Au fil de l’expérience, l’écosystème virtuel évolue au gré de nos interactions, tout comme ses éléments et notre propre représentation. Le public donne vie à certains éléments, mais fait également émerger des sentiments étranges ou ambivalents dans certaines scènes. Pourquoi avoir choisi de placer le public à la première personne et de lui donner un tel pouvoir d’action ? Qu’aimeriez-vous qu’il ressente au cours de l’expérience ?

HHY – Tout au long de l’expérience, je n’ai pas envisagé le public comme un observateur passif, mais plutôt comme une « idée » ou une « pensée » unique, flottant parmi tant d’autres.

Au commencement, cette idée apparaît dans un univers abstrait, aux côtés d’innombrables autres pensées, sans forme ni matière. Progressivement, à mesure que l’expérience se déploie, les idées commencent à se matérialiser, couche après couche, tout comme votre propre présence dans ce monde. Le moment décisif survient lorsque vous obtenez enfin des mains humaines. Vous devenez alors un concept matérialisé, naviguant dans une mer – ou une soupe primordiale – de pensées flottantes, un espace onirique qui donne un aperçu de l’immense diversité de ce que l’esprit humain est capable d’imaginer.

Je crois que la pensée est fondamentalement ce qui fait de nous des êtres humains. En plaçant le public dans une perspective à la première personne et en lui donnant ce pouvoir d’action, j’espère lui permettre de prendre conscience de tout le spectre de la nature humaine, des actes cruels comme des actes magnifiques dont nous sommes capables. En fin de compte, chacune de nos décisions, et chacune des conséquences qui en découlent, naît d’une simple pensée fugace.

Sense of Nowhere a déjà connu un beau parcours en France, notamment grâce à sa participation à la résidence de création de NewImages en 2024. Comment s’est déroulé le processus de création en France et dans quelle mesure les échanges avec l’écosystème français ont-ils influencé le développement de l’œuvre ?

HHY – Pendant ma résidence en France, mes mentors, Yann et Stella, ont joué un rôle essentiel en m’aidant à faire évoluer l’expérience vers un projet beaucoup plus lisible. Leurs conseils, ainsi que leur soutien chaleureux, m’ont véritablement donné confiance et accompagnée tout au long du processus.

Par la suite, les tests auprès du public à la Cité des sciences ont également constitué une étape décisive. Il s’agissait de notre premier groupe de testeurs, dont les retours précieux ont permis d’améliorer la narration et la conception des interactions. Tous ces efforts collectifs ont véritablement permis à Sense of Nowhere de révéler tout son potentiel.

Par ailleurs, les visites d’institutions comme l’IRCAM, ainsi que de différentes sociétés françaises d’animation et de distribution pendant la résidence, ont influencé certaines de mes décisions. Ces échanges ont directement façonné notre travail sur le design sonore et nous ont encouragés à adapter l’expérience à un format autonome (standalone).

Dans l’ensemble, cette résidence en France a élargi mes perspectives et m’a ouvert des portes au sein de la communauté et de l’industrie XR. Aujourd’hui encore, je garde leurs conseils à l’esprit et continue de bénéficier de cette expérience.

Sense of Nowhere a été présenté à Venice Immersive en 2025 et a depuis été exposé à travers le monde, notamment à ART*VR, au Festival international du film de Thessalonique, au Kaboom Animation Festival, à Anifilm et au Museum of the Moving Image (MoMI) à New York. Comment l’œuvre a-t-elle été accueillie par les publics internationaux jusqu’à présent ? Où aimeriez-vous présenter l’expérience à l’avenir ?

HHY – Sense of Nowhere est une œuvre expérimentale. Je voulais explorer une forme que je n’avais encore jamais rencontrée en réalité virtuelle : un montage expérimental qui déconstruit les éléments au sein de l’espace XR. En fragmentant le son et l’image en éléments associés les uns aux autres, répartis dans différents chapitres, je voulais tester la quantité d’informations que le public pouvait absorber et jusqu’où il était capable de reconstituer les liens entre ces éléments.

Plutôt que de proposer un récit linéaire, Sense of Nowhere est une œuvre qui met le public au défi. C’est pourquoi je suis immensément reconnaissante d’avoir eu l’occasion de la présenter à travers le monde. L’œuvre a toujours été à la recherche de son propre public, et son accueil a été assez contrasté.

Certaines personnes se plongent complètement dans la découverte de détails fantaisistes et ressentent une profonde résonance avec les philosophies bouddhiste et taoïste qui sous-tendent l’expérience. À Venice Immersive, j’ai rencontré un spectateur bouddhiste venu du Vietnam qui a été capable d’énumérer presque tous les détails de conception et les métaphores que j’avais intégrés à l’expérience. J’étais stupéfaite que quelqu’un puisse en saisir une telle profondeur dès sa première découverte.

D’autres apprécient son style visuel singulier et ses interactions ludiques, tandis que certains trouvent l’œuvre totalement cryptique. Je savais que cette division se produirait avant même de commencer le projet, mais repousser les limites et interroger les possibilités du médium était précisément mon objectif. Pour cela, je suis profondément reconnaissante envers tous les commissaires de programmation et les festivals qui acceptent de présenter Sense of Nowhere.

Pour la suite, nous présenterons l’expérience dans des festivals et événements à Toronto et à Séoul, avant de rentrer chez nous, à Taïwan, à la fin de l’année. J’ai hâte de faire découvrir l’expérience dans encore davantage de lieux à travers le monde et de rencontrer de nouveaux publics.

Quelles œuvres XR ont inspiré votre travail ? Quelles expériences et quels conseils recommanderiez-vous aux jeunes artistes qui souhaitent créer à l’aide des technologies immersives ?  

HHY – À mes débuts, j’ai été profondément inspirée par plusieurs œuvres exploratoires qui proposaient des dispositifs d’interaction innovants. Ces créations m’ont aidée à comprendre le fonctionnement du langage propre à la réalité virtuelle. J’ai également observé la manière dont d’autres artistes abordaient le concept de méditation dans l’espace immersif. Découvrir comment différents créateurs exploraient un même univers spirituel et introspectif a considérablement nourri mon propre processus créatif.

Mon conseil aux artistes qui se lancent dans la création immersive serait de chercher avant tout leur propre manière de raconter des histoires. La XR étant un médium relativement jeune et en constante évolution, il n’existe ni règles fixes ni modèles rigides à suivre. L’espace immersif offre intrinsèquement bien davantage de possibilités narratives que les médias traditionnels. Alors, autorisez-vous à explorer et à être véritablement libres.